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Tante Églantine

Je voyais les fantômes, Danielle aussi. Pourquoi ? Une chose est sûre, je vais lui léguer ce que j’ai de plus cher, car elle me rappelle quelqu’un.

1939

Clic-clac sur image

Nous avions fait une dernière photo de « famille », maman ne souriait pas et papa semblait engoncé dans son costume.
 
Avec les années, ils vont tous disparaître de l’image et faire apparaître un fantôme. Ils resteront à mes côtés, grandiront près de moi. Ils seront présents, jusqu’à ce que… Je ne sais pas vraiment. D’ailleurs, étaient-ils vraiment de ma famille ?
 
L’histoire dit, un oncle, une tante, père, mère, des frères, des sœurs, neveux, nièces, mais je ne me rappelle pas avoir eu une si grande famille.
 
Nous avions tous revêtu un uniforme, et nous posions contre le mur de brique rouge ensoleillé du jardin. L’automne saoulé par le vent, nous adoucissait les narines de ce doux nectar de roses d’arrière-saison.
 
Aveuglés par ses rayons, nous vivions simplement un dernier moment fraternel, d’un déjeuner en famille dans le jardin du château. Il faisait un temps superbe.
 
J’avais empruntée une robe à maman, et j’en avais complètement modifiée la coupe. Stricte et légèrement austère ; confortable serait le mot juste. Ma robe couvrait tout mon corps et sous ma coiffe, ma longue chevelure, un abri sûr dans ces terribles années. Dieu me protégera.
 
 Mes frères mobilisable posent avec leurs uniformes, ils mettent en valeur les fleurs imprimées des robes des jeunes épousées. Jules est aérostier, il est attaché à une unité de Saucissiers. Les saucisses sont des ballons captifs d’observation et de défense antiaérienne. Personne ne remarque encore que sa Louise est enceinte. En apprenant la mort de son jeune mari, elle va perdre l’enfant en plein cœur de l’hiver. La tristesse fera le reste et je vais hériter de ce frère Jules.
 
Deux années séparent mes frères. Mon grand frère Léon, sa femme Germaine et leur petite frimousse René, née au printemps le 14 mars 1939, un composé de papa au niveau des yeux (plutôt sa grand-mère) et la bouche de sa maman, une bouche en cœur, quant à son nez comme le dit son grand-père : « Laissez-lui ! Qu’il est au moins quelque chose de personnel ».
 
Léon est fantassin et Jules promet à sa maman de le surveiller de son aérostat. Tout le monde rit de bon cœur à cette plaisanterie. Seulement, l’avion qui abattit la saucisse de mon frère le surveillait bien mieux. Le fusil était bien ridicule à côté d’une mitraillette d’avion.
 
Je garderai ma robe noire et mes larmes jusqu’à la fin de la guerre et le reste de ma vie. Ma mère sera la prochaine, renversée par une voiture de braqueur de banque. Ils ne se sont pas arrêtés, ils ont serré et foncé dans le virage sur ma mère. Elle n’avait aucune chance. Elle discutait avec la grand-mère Clénoria le long de la route.
 
Ma grande sœur suivait les cours à la Sorbonne quand la mauvaise nouvelle fut déclarée. Sur la photo elle pose seule, Marie-Christine tient ses livres posés sur son bras, dans l’espoir de reprendre les cours. Elle veut d’abord finir ses études avant de trouver un mari. La vie scolaire prend fin, elle revient à la maison.
 
Seize bougies soufflées sur mon énorme gâteau à partager avec trois mois de retard. Aaah! la famille à réunir ! Je suis la petite dernière de la fratrie. Au dos de la photo, écrit de la main de ma mère dimanche 3 septembre 1939.
 
Demain sera un autre jour.

Déclaration

Les nouvelles inquiétantes de la TSF(transmission sans fil), concernent la Pologne, en fond un nocturne de Chopin, je ne retiendrai jamais son numéro, accompagne le journal qui n’est pas très réjouissant. Nous nous sommes tous rapprochés du poste pour écouter : les troupes allemandes ont franchi la frontière polonaise, c’est une déclaration de guerre. La famille ne sourit plus, les robes fleuries se mettent à pleurer. Le monde entier s’écroule, mon enfance envolée, mon adolescence volée, mes yeux regardent chaque expression familière d’une fin de monde. Seul, le ciel parfois semble plus gai avec ses rayons.
 
Aujourd’hui, nous prenons conscience de notre différence. Les jeunes Allemands sont retournés au pays la veille de la déclaration de guerre. Les Juifs sont regardés de travers, et les yeux culpabilisent les regards inquiets. Ils sont persécutés et affublés d’une étoile jaune sur le manteau, elle doit être visible. J’ai honte, certaines de mes amies sont juives, rien ne laissait paraître cette différence. C’est la fin des jeux, de l’innocence, des couleurs, des rires, de la joie spontanée, le début de la peur, de l’angoisse, de la culpabilité. C’est l’échange des touches du piano mélodieuses contre le bruit des bombes, des chants des bourdons dans les jardins contre le bourdonnement des avions.
 
Que vais-je bien pouvoir faire pour me rendre utile ? Soignante ! Infirmière ! Institutrice ? Papa exprime son idée qu’avec la mobilisation, le personnel manquera dans toutes les institutions. Je pensais plutôt à « Louise de Bettignies,», mon héroïne de la dernière guerre 1914. Espionne ? Rebelle ?
 
Une drôle de guerre tout de même. La ville est calme. Chacun s’observe mutuellement. Ami ? Ennemi ? Le vent semble parfois si froid comme le regard des gens. L’hiver est rude. 

1940

Déménagement

Nous avons reçu l’ordre d’évacuer les établissements scolaires réquisitionnés par la croix rouge pour, éventuellement, servir d’hôpitaux militaires. Chaque directeur de collège doit se réorganiser ailleurs. Le collège où enseigne papa est dispersé, sur plusieurs domaines. Pas un jour ne s’écoule normalement sans cette maudite sirène.
 
L’avertisseur se déclenche à chaque passage d’avions ennemis sur les frontières, évidemment, c’est fréquent, nous sommes dans la région parisienne. Papa renvoie tout le monde et leur souhaite bonne chance. Dernier jour d’école, papa dit qu’il ne veut plus enseigner dans ces conditions.
 
Un jour, la sirène retentit, celle qui affirme le danger, le vrai, l’angoisse. Nous nous réfugions dans la cave d’un voisin. Maman m’appelle : « – Églantine? Dépêche-toi, viens ! » Nous trottinons jusqu’à l’abri.
 
Pour mon père, c’est une fois de trop, il décide de prendre toute sa famille et de partir vers la mer. Adieu paysage joli, bonjour vie provinciale, nous désertons Thieux et la Seine et Marne. Notre voyage ne sera pas le rêve de papa de nous mettre à l’abri. Seulement, tout le monde n’est pas d’accord. Les négociations patriarcales n’ont plus le pouvoir d’avant. Chacun reste campé sur ses opinions, papa, néanmoins, cède du terrain à certaines conditions.
 
Avec ses connaissances, Marie-Christine veut devenir infirmière. Le directeur de l’hôpital l’engage et lui fait confiance.
 
Les deux garçons déjà installés acceptent de revenir demeurer dans la maison familiale auprès de Marie-Christine, mais ne veulent pas quitter leur région. Les belles-filles non-plus !
 
Le déchirement, même s’il est silencieux, d’étreintes et d’embrassades plus longues, de larmes, de reniflement discret entre amis et famille apparaît bien lourd à vivre. Les garçons rassurent papa par de petites tapes dans le dos.« Ne vous inquiétez pas, nous viendrons plus tard. Trouvez quelques chose d’assez grand. Au moins six personnes en plus, c’est pas rien »
 
Notre taxi s’éloigne, l’alarme hurle de nouveau ou signale notre départ. Les foulards s’agitent vigoureusement.

Bel erreur

Nous avons vidé notre premier réservoir d’essence. Le garagiste a expliqué à papa le chemin à prendre. Direction la Manche. Si nous n’avions pas vu des militaires de temps en temps, cet exode aurait pu s’appeler vacances.
 
Une odeur de sel marin nous chatouille les narines. J’arrive à lire sur la pancarte à l’entrée du village « Granville ». Surprise ! C’est une mauvaise direction. Un établissement imposant par ses pierres nous accueille. Papa et maman sont tristes, le ciel pleure notre erreur. Le chauffeur est fatigué et nous aussi. Le taxi ne veut pas reprendre la route. Papa lui donne le reste de l’argent dû. La nuit tombe, nous nous dirigeons vers la porterie de l’Abbaye. Nous sommes accueillis comme des pèlerins de passage. Nous dormons à même le sol enveloppés d’une couverture. Demain, il fera jour.

Nouvelle vie

Les cloches se font entendre, tintant l’heure des fourneaux philanthropiques. Sept heures. L’heure du petit-déjeuner, pas vraiment le temps de s’étirer. Je suis la dernière levée. Reste un peu d’eau fraîche à ma disposition dans un broc et une cuvette en émail ébréchée. Je me satisfais de ce bonheur à me dépoussiérer du voyage. Je quitte le dortoir à mon tour, admirer un beau lieu de vie. La cour semble agréable, une belle chapelle et son abbaye, entourée de bâtiments occupés jadis par les moines sûrement.
 
Papa revient en se frottant les mains, il nous annonce qu’il pourra enseigner ici. Il a négocié. Je serai également enseignante à l’école primaire. Ma mère pourvoira au ménage des établissements scolaires. Ouf ! Pas besoin de reprendre la route.
 
J’aime mon nouveau travail. J’organise les lieux, les salles de classe, les horaires de cours, les dortoirs, et le ravitaillement. Je préfère dormir avec les élèves, il fait plus chaud.
 
Mes parents ont dégoté un petit logement chez des bourgeois, en échange nous devons préparer à manger. C’est un plaisir de prendre la superbe allée bordée de peupliers qui conduit au petit château en soirée. Les enfants me rapportent des fruits, je confectionne des tartes et des gâteaux le soir. Je les sers dans la classe le lendemain.
 

La routine

Nous avons reçu une lettre de Germaine. Il a fait très froid cet hiver. Tout va bien, Jules et Léon sont toujours mobilisés. Le petit René gazouille, il a maintenant un an. Marie-Christine a glissé quelques mots, elle est infirmière. Elle soigne aussi bien les allemands que les français. Une petite anecdote entre parenthèses dans sa lettre. Elle nous donne aussi des nouvelles des Clénoria, nos voisins. La grande amie de maman est triste de nous savoir partis si loin. Marie-Christine l’aide beaucoup. Tout le monde pense à nous. Nous sommes tous rationnés avec des tickets alimentaires, à la campagne, nous nous organisons
 

Espoir

Je ne vois pas beaucoup papa, il gère tout le jardin. Il a entrepris avec les élèves de subvenir à leur propre besoin en légumes. Les terres sont assez importantes pour administrer un potager, des arbres fruitiers, et même comme le dit papa : « Nous ferons pousser notre blé ». Les élèves sont ravis d’apprendre sur le tas, et nous sommes ravis d’apprendre des villageois, chacun vient avec ses connaissances et les transmet à tous. Maman a trouvé une petite occupation supplémentaire : la basse-cour.
 
Nos journées sont bien chargées. Entre le levé du soleil et son couché, entre les bottes et les avions, la guerre nous épargne les malheurs des fusils dans notre abbaye.
 
Chaque graine compte, le plus petit morceau de bois est empilé, rien n’est laissé au hasard. Gare à celui qui fait la grimace en mangeant sa soupe. Papa a l’œil sur les petits comme sur les grands. La soupe dans les bols fume, mais pas la cheminée. Le réfectoire est froid. Il est froid et austère, du bois, sur les murs jusqu’à un mètre vingt du sol, prolongé de blanc jusqu’au plafond. Le parquet en bois massif craque à chaque pas, lui aussi a froid. Chacun de nous prend place entre les grosses tables fermières et les bancs de bois dans le calme et le silence. Mon père frappe une fois dans ses mains, un écho retentit, les corps se plient et s’asseyent. Le bruit des cuillères sur les bols se fait entendre, par cliquetis non disciplinés.
« Remercions le seigneur pour ce mets copieux et chaud. »
Nous ne jouons pas les difficiles, nous mangeons ce que nous produisons. Nous raccommodons. Nous filons la laine du seul mouton, les autres nous ont été volés. Bèèèh (c’est son nom) a de la chance, nous le surveillons en permanence ; deux vaches qui nous fournissent le lait nécessaire, quand il n’y en a pas assez, nous le coupons avec de l’eau ou bien, nous le gardons pour les petits de moins de cinq ans. Nous n’en avons pas assez pour le baratter, mais nous avons de la crème fraîche. Nous échangeons nos œufs et nos légumes en trop, surtout les topinambours contre du beurre de « la ferme des gros chênes ».
 

1941

Horreur

La Gestapo a surgi dans « la ferme des gros chênes ». Il n’y avait que la mère et sa fille Émilie de douze ans. Il voulait voir le grand frère, il n’était pas là. Ils ont pointé le canon sur la tempe d’Émilie. La mère a hurlé et pleurer, implorant qu’elle ne savait pas où il était. La petite s’est débattue, a couru et à sauter par la fenêtre ouverte du premier étage. L’allemand a été mordu, il a couru, lui a tiré dans le dos. Elle s’est écrasée dans la cour. Elle était mon élève.
Impassible, ils sont reparti.
Je m’apitoie sur cette souffrance, la crainte qui domine et nous anime. Ce déchirement nous touche tous, un sentiment de pitié, une projection de soi sur l’autre, la mort de la petite Émilie.
Nous avions été épargnés par les atrocités dans notre petit village du bord de mer. Nous emmenions tous les enfants en sortie, noyer notre chagrin. Les vagues venaient fouetter les rochers, l’océan tapissait le sable, nous chassions le crabe, les coques, les moules. Nous essayions toujours de garder le moral de dissimuler notre peine intérieure. La guerre est là. Les sourires disparaissent des visages. Chacun à sa manière cachait sa peine dans les activités de la terre.
 

Surprise

Une lettre de Marie-Christine est arrivée aujourd’hui. Tout le monde au loin me souhaite un joyeux anniversaire. Le petit René à deux ans et il marche. Elle est amoureuse de son patron, le directeur de l’hôpital. Ils parlent mariage à la fin de la guerre. Papa ne voit pas cela d’un bon œil, mais voit bien l’avantage du bon salaire, donc Papa est un peu ravi.
 

Folie

La maman d’Émilie ne va pas bien. Elle devient folle. Son fils a complètement disparu. Son mari a été retrouvé assassiné dans le bois qui borde la grand-route. Elle n’a plus la force de vivre. Nos grands élèves sont allés voler dans la ferme. Ils n’étaient pas seuls à le faire. Les brigands des deux clans se sont partagé le bétail et la basse-cour. Tous les jours, un élève lui apporte son repas. C’est le moins que l’on puisse faire après lui avoir dérobé son bétail. Je ne sais pas où elle a trouvé la force, mais elle a réussi à bloquer la fenêtre avec une armoire. Et jure que : «  Plus personne ne sautera par là ! ».
 

Rien de particulier

Aujourd’hui, ce sont les grands garçons qui sont partis aidés les parents dans les champs, ne reste que les moins de quinze ans dans l’école. La main d’œuvre se fait rare. Les femmes gèrent les fermes, les maris bravent la guerre. L’école est désertée. Le village se déleste de ses habitants. Je prie de plus en plus. Je vais à l’église tous les jours. Je me sens plus proche de notre seigneur que des humains.
 

Bombe

Nous venons de vivre notre première nuit de cauchemar. Nous nous sommes tous réfugiés à la cave, en pleine nuit déshabillés, a pousser les plus grands, porter les plus petits. Papa et maman si proche l’un de l’autre, je lis l’inquiétude de chacun sur leur visage. Les bombes ravagent l’extérieur, effritent les murs de l’abbaye. La cave se fissure. Nous ne sommes plus à l’abri de la guerre. Nous nous endormons contre les murs, nous avons si peur que nous n’osons pas quitter les lieux, avant le matin.
 
Les petits pleurent. J’ai mal partout. Ils nous faut sortir de là. L’escalier de pierre est couvert de gravas.
 
Les dégâts sont considérables. L’enceinte est touchée à l’ouest, la porterie aussi. Le colombier a perdu de sa prestance. Papa pleure ses pigeons. Les dortoirs sont à ciel ouvert. Émilie et sa maison n’existent plus. Nous enterrons nos morts au village. En tout quatre personnes ; Émilie, un vieux couple et leur commis trisomique. Encore une ferme abandonnée, chacun d’entre nous récupérons le bétail et la basse-cour. C’est une petite réjouissance, nous comptons quatre vaches, un cochon, deux moutons, une chèvre.
 

Foi

Monsieur le curé a remarqué mon intérêt et ma foi en vers notre seigneur. Il me demande ce que je ferais après la guerre. Je lui ai répondu que c’était encore loin.
 

1942

Croix noire

Papa et maman sont dans la cuisine en pleure l’un contre l’autre. Papa essaie de calmer maman. Maman écrase sur sa poitrine une lettre de l’armée avec une croix noire. Elle nous annonce le décès de Jules, mort au combat, un héros selon son capitaine. Je suis si triste et j’en veux à notre seigneur de ne pas l’avoir protégé. Je m’en veux de ne pas avoir assez prié. Je pleure aussi. Il neige depuis plusieurs jours déjà.
 

Fulbert

Un mois plus tard, nous recevons une lettre de Marie-Christine ; Louise est désespérée. Elle nous écrit qu’elle a fait une fausse-couche, il y a deux ans. Qu’aujourd’hui son mari mort, elle vient d’accoucher avant terme. Le bébé est baptisé Fulbert, il est très petit et de santé fragile. L’hiver est rude. Son moral est au plus bas, et le lait maternel se fait rare. Louise ne mange pas correctement. Les chances du bébé sont maigres.
 
Maman décide de faire venir Louise et son bébé. Son devoir est de prendre en charge la femme de son fils, son moral sera meilleur entouré des siens. Nous avons de quoi nourrir deux bouches de plus. Son voyage s’organise et d’ici quelques jours, elle se reposera dans notre belle campagne.
 

Brocante

Sur la place du village, nous avons organisé un marché ou plutôt une grande brocante. Chacun vient déposer ce qu’il ne veut plus, en échange de ce qu’il a besoin. Papa a essayé de troquer des livres. J’ai bien ri. Je tenais un emplacement de boisson et de gâteau. Nous avons tout écoulé en échange de vêtements troués, rapiécés, de la layette, quelques boutons dépareillés, un peu de ficelle. Nous trouverons bien ailleurs ce que nous avons besoin. Papa a fini par offrir ses livres. Les personnes revenaient à mon échoppe me les échanger contre un morceau de gâteau. Profit du jour : pécuniairement aucun sous un ciel d’argent, mais une belle solidarité à toute épreuve par temps de guerre.
 

Réfection

Papa a négocié avec le charpentier pour qu’il vienne réparer le toit des dortoirs, papa doit trouver le bois. Pas de problème, papa décide avec les élèves de démonter toutes les maisons désertées. Monsieur Chevalier, le maire voit cela d’un mauvais œil, mais affiche sa gratitude envers mon père et de son investissement personnel.
 
Les bombardements se font de plus en plus fréquent, les réparations ne se feront pas maintenant, c’est trop dangereux.
 

Éveil

Papa se met en quête d’un nouveau corps de bâtiment, l’abbaye s’effrite de plus en plus. Entre les bombardements et la pluie qui s’infiltre, nous n’avons pas assez de cuvettes et de seaux pour récupérer l’eau qui descend innocemment des chevrons. Les jours de pleines lunes, je faufile mon regard par les fentes et scrute le ciel. Parfois des nuits silencieuse où seuls les animaux habitent les ténèbres de leurs cris, je frissonne d’indiscrétion. J’écoute aux fissures de la guerre, la paix de la nuit et les grondements au loin, je m’endors paisiblement.
 

Inquiétude

Une nouvelle saison s’amorce et Louise n’est toujours pas arrivée. Maman écrit à Marie-Christine directement à l’hôpital.
 

Narcisse

Le printemps enfin, la neige fond, la terre dure laisse sa place à de la boue. Les terre-pleins des maisons jaunissent de narcisses et de jonquilles, elles tremblent sous le vent, et nous pauvres humains tremblons encore dans nos manteaux et sous le ciel d’avions. Les mêmes sèment des bombes à profusions. La mort travaille sans relâche. Elle n’a pas beaucoup d’effort à faire, juste à se baisser pour récolter. Pour qui travaille-t-elle ?
 

Animal

Les pigeons sont de retour en bien moins nombreux, papa est heureux tout de même. Les dortoirs sont complètement condamnés. Nous dormons désormais aux écuries et les garçons dans l’étable, les familles dans les box. A la guerre comme à la guerre, le plus dur à supporter ce sont ces bouffées d’air imprégnée de l’odeur d’urine incrustée dans le sol qui nous accueille à l’ouverture des portes. Nous allons tout de même pas en vouloir aux animaux confinés comme nous de nous tenir chaud.

 

Foi de curé

Parfois, papa invitait le curé de notre paroisse à dîner après la messe. Il nous gratifiait de sa présence pour les vêpres. Pour le remercier, nous lui faisions une belle miche de pain pour sa semaine. « Églantine ? Bonjour mon enfant.
– Bonjour mon Père.
– Comment vas-tu et ta famille ?
– Ça va. Je suis venue rendre hommage à notre seigneur. Je me sens comme chez moi dans l’église, en sécurité.
– Tiens prend ce panier et avec ta mère va les faire cuire, garde moi les deux pilons et partagez-vous le reste.
– Mon père où avez-vous trouvé ces beaux poulets ?
– Ne pose pas de question, c’est Dieu qui te les offre dans sa maison.
– Merci mon Père, que Dieu vous protège. Je ne vous oublierai pas dans mes prières. »
Toute excitée, je me précipitais dans la cuisine montrer la viande à ma mère. Qu’elle ne fut pas surprise d’admirer deux pieds aux orteils dansant dans la cuvette où nous faisions le pain et les gâteaux.
« Ah, c’est sale ! Comment pouvez-vous faire ça ? On fait le pain dans la même cuvette ?
– J’ai les pieds échauffés à travailler avec la bêche. Il faut le retourner le jardin. Tu seras bien contente de manger les légumes plus tard. » Pendant qu’il parlait, je haussais les épaules et je déposais sur la table mon trésor.
« Où as-tu volé ces deux poulets bien gras ?
– C’est monsieur le curé qui me les a offerts.
– Maman va chercher des topinambours, des navets, des poireaux et des…ho…et un gros chou vert, nous allons faire une poule au pot. Rayonna papa en sortant ses deux pieds rougit plein d’eau.
– Et un bon bouillon bien chaud.
– Monsieur le curé réclame les deux pilons. Ajoutai-je.»
Une joie immense momentanée bien sûr, mais qui a son importance dans notre petite communauté. Nous sommes quand même une quinzaine de personnes : papa, maman, les vieux propriétaires du logement, les deux maîtres d’écoles dans l’âge avancé et leurs épouses.Je ne leur ai jamais posé la question ; pourquoi n’avaient-ils pas été mobilisés, tout comme mon père. Et les enfants, tous pensionnaires à l’année, depuis le début de la guerre certaines familles ne payaient plus la pension quand d’autres nous envoyaient plus d’argent. Ça s’était au début, au bout de quelques mois plus un centime n’arrivait par le courrier.

 

1943

1944

Trépas

Mon père perd sa joie de vivre. Cette fois, c’est une lettre de Marie-Christine en date du mois de mars 1944. Elle nous décrit les circonstances du décès de Léon et de Germaine : Cher papa, chère maman, chère Églantine,
j’ai une bien triste nouvelle à vous annoncer. Il faut bien que je me confie à quelqu’un, ce que je ressens maintenant, je tremble et je pleure en trempant ma plume dans l’encrier. Je pleure depuis leur départ vers l’au-delà.
Germaine était venue me demander si je pouvais garder mon neveu René, le temps de retrouver Léon, car il avait une permission. J’avais refusé car je travaillais. Je lui avais conseillé de demander à la grand-mère Clénoria. Ils s’étaient retrouvé tous les trois quelques heures avant de confier le bambin âgé de cinq ans maintenant. C’est la grand-mère Ernestine qui m’a raconté ce qu’elle savait. Avant de laisser les amoureux, elle leur avait offert une tasse de chicorée. Il y a eu beaucoup de bombardement cette nuit-là. La sirène a retenti, elle et l’enfant se sont réfugiés à la cave, elle a cherché du regard Léon et sa femme parmi la foule. Ernestine ne les a pas vus, elle a pensé, qu’ils étaient dans une autre cave. À la fin de l’alerte, couvert de poussière tout le monde est remonté. La rue était en flamme, une proie facile avec toutes ces maisons en torchis. À l’hôpital, les blessés sont arrivés en même temps. Une ambulance est arrivée, sur un premier brancard, un homme nu plein de sang, j’ai reconnu le corps déchiqueté de Léon. Il n’était pas beau à voir mais vivait encore. Il m’a demandé comment allait Germaine. J’ai perdu mon sang-froid. Je me suis mise à crier. En regardant derrière moi j’ai vu Germaine, nue, je me suis précipitée sur elle. Elle agonisait, elle était toute rougie, elle m’a dit « René chez Mamie Clénoria, embrasse-le… », furent ses dernières paroles. Elle s’est éteinte. Tout est allé si vite. Je suis revenue sur Léon. Il disait : « dit à maman… dit à maman… dit à maman… ». J’ai demandé au médecin de faire quelque chose. Qu’ils étaient ma famille. Il ne pouvait plus rien faire pour ma belle-sœur. Il se chargeait de Léon. Il est mort de ses brûlures multiples, pendant l’opération. Il est parti si vite. Je ne lui ai pas dit que Germaine nous avait quitté et que son fils était en sécurité chez les Clénoria. Il devait le savoir. Je ne sais pas si Léon parlait de maman, la sienne ou de Germaine ; maman de René.
Papa et maman, voilà vos deux fils auprès de notre seigneur. Il vous reste une part de vos fils dans les deux merveilleux petits êtres René et Fulbert qui grandit près de vous. Reste l’espoir de jours meilleurs. Ernestine Clénoria pend soin de René comme s’il était l’un des siens.
C’est l’hiver, je l’accuse du nez qui coule et de la toux, c’est le chagrin de ne plus revoir mes frères.
Protégez-vous bien papa et maman. Je vous aime.
Tendresse fraternelle à Louise et sœur Églantine, Dieu vous protège.
A bientôt tous.
Votre Marie-Christine