8-.Dans un monde où chacun ment-(l’enlèvement)

Le ciel semblait autant agité que la mère supérieure. Elle rentrait affolée au couvent, entre mauvaise humeur et tristesse.
Elle s’assied sur la chaise d’habitude éblouie de lumière, un rai filtré par le vitrail. Ainsi, la mère donne l’excuse d’être sur « la chaise du christ ». Être dans sa lumière une manière de brouiller les esprits, est-il là ? Ou pas ? De conjurer un mauvais sort ? Ordinairement, la lumière coule sur la chaise de bois pratiquement centenaire, les filets lumineux l’habillent de vert et d’orange et tapissent le sol. L’ombre noire honteuse effraye le reste de l’espace. La mère parée ainsi lui aurait donné une touche d’espoir. Abasourdie, elle lève les bras vers le christ perché sur sa croix et ses paroles répétitives se font l’écho dans l’enceinte : « Qu’avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait ? Mais la lumière ne point point.

*
Pôlette et Christiane :
– Nous avons vu le corps de Danielle s’envoler, entre les sabots des chevaux et les étals de végétaux sur la place.

– Reprenez depuis le début Ma Mère ! Supplient les nonnes.
– Nous accompagnons Sœur Éliane et la mère supérieure sur le marché. Il y a une vingtaine d’enfants dont Danielle, et quelques âmes. Nous sortons de la messe. Ils se sont jetés sur Danielle et plusieurs fillettes.
– Ils ont repris Danielle à la sortie de la messe. Nous n’avons pas eu le temps de lui dire au revoir. Éliane ne s’en remettra pas !
– Qui ils ?
– Les pirates ! Danielle est tombée. Elle a dû se faire mal, car elle a hurlé et ensuite, elle criait : Maman ? Maman ? Les chevaux étaient forts, les villageois tremblaient devant les gros sabots, pas des chevaux miteux et mal nourrit. Non ! De vrais chevaux et de vrais pirates, on aurait dit des princes. Avec de la dentelle et des velours qui brillent. Il y en a un qui avait des cheveux blancs avec des bouclettes, comme au Moyen Âge. Sûrement un chef, déterminé, il regardait partout, d’un geste de la main, la cavalcade s’est engloutie dans les ruelles.
*
– Un juge, une assistante sociale et un fourgon de gendarmes.
– Et toi gamin que faisais-tu ici ? Froncèrent les nonnes
– Nous surveillons la communauté avec mon père. Comme à chaque messe. Mon père zyeutait.
– Tu pourras rester ici pour le moment. Nous nous chargeons des obsèques de ton père. Ton nom ? Où est ta mère ?
– Blaise Lafadette. Avec mon père auprès de notre seigneur.
– Où sont Pôlette et Christiane ? Marmonne la Mère Supérieure.
– Qui ? Le choque vous égard ma mère.

Pensée des Âmes Virtuelles : Aveuglement
« L’un dessine sans imagination,
Fermer les yeux à certains avantages,
De déformer à loisir toutes les images,
L’autre dessine et compose à sa façon. »

D’azur et d’émeraude
Ciel d’eau,
Mer d’eau,
Mer de nuages,
Nuages d’eau,
Le rêve est inquiétant,
La terre en son milieu,
L’eau s’écoule tantôt de son ciel,
Tantôt de sa mer,
La mouvance peint l’eau,
Et ses reflets de nuages,
L’eau devient ciel,
Le ciel devient mer,
Voyage dans les nuages d’eau,
Ciel de nuages de mer,
Mer de nuages de ciel,
Sur l’horizon fond,
L’azur et l’émeraude.

Vérité : [Il n’y a pas de faits mais seulement des interprétations.]Nietzsche
 
Une lueur opaque, laiteuse, l’aube se levait lentement, comme à regret, le ciel était couvert de nuages, pourtant encore sombre, endormi par la nuit, ils avançaient à la vitesse d’un grand vent.
Dans le firmament, l’esprit rêve d’un grand aigle blanc tournoyant dans un ciel flamboyant, les ailes déployées dessinait une parabole dans l’espace infini de la liberté.
Ils, trois mats pourpres sous les couleurs du soleil flavescent, s’approchaient de la côte d’émeraude. Les voiles étranglées sur les dormantes, dissimulaient une tête de mort. Le pavillon Pirate, entre ciel et océan négociait un chemin. Dans un silence de clapotis et de vagues, les chevaux furent descendus, à peine les hennissements se firent entendre, le battant de la cloche attaché tintait timidement.

Enlèvement
Chevaux et cavaliers sur le sentier de sable se frayaient un chemin jusqu’au marché. Achetaient victuailles fraîche et tonneaux d’eau potable à prix sonnant d’or. L’odeur des cochons et des volailles couvraient l’air salin. De la joie de vivre le matin, le marché criait le vivant. Des fours sortaient le bon pain croustillant. Le charcutier présentait son pâté épicé aux piments d’Espelette. Les gens se pinçaient le nez, où le couvrait de leur mouchoir, en s’approchant des animaux affolés. Les gamins rigolaient de la pestilence. Ils donnaient des coups de pieds dans l’urine stagnante, éclaboussaient les passants, qui pestaient de leur poing envers les freluquets mal élevés. Les marchands se frottaient les mains, soupesaient leur bourse bien pleine.
Les dimanches matin, après la messe, la mère supérieure paradait avec les élèves du couvent sur les trottoirs, les bras dans les manchons, Sœur Éliane fermait la marche, fière de toute sa progéniture providentielle. Dans les rangs, deux par deux, les visages des petites saintes, aux yeux ébahis par tant de couleur et de bruit, défilaient par ordre de grandeur sous l’autorité. Petites filles modèles aux coiffes volantes blanches, sous la brise légère dissimulaient les chevelures, seul un visage rosi sortait de ce long habit gris. Les cloches tintèrent une alerte.
Sur la place du marché, un grand feu brûlait, des garçons jouaient avec les tisons, chacun l’alimentait à sa façon.
– Blaise ? Vient on rentre.
– Vous avez vu l’homme et le garçon ? Ils étaient dans le cloître. Ils nous accompagnent ?
Des charriots d’eau, des charriots aux couleurs de légumes et de fruits s’effaçaient dans le paysage, quelques roues encore résonnaient et des dos s’éloignaient. Quelques arrière-trains humides par les chutes accompagnaient les rires exagérés puériles.
« Au voleur ! Au voleur ! Ma bourse est tranchée. »
Les jeunes filles finissaient le tour de la grand-place quand l’alerte aux pirates fut donné. Les cloches retentissaient à foison.
Les coupeurs de bourse récupéraient leurs biens offerts charitablement toute à l’heure.
Trop tard ! Le galop des chevaux s’est fondu sur le défilé chrétien, arrachant du sol les poupées grises. Éliane protégea les filles devant elle, mais ne put atteindre la sienne.
Un nom de baptême hurlé arraché de sa poitrine, insistant d’angoisse : « Danielle ? Nooon, ne touchez pas à ma fille. Lâchez-la ! » L’homme se précipita sur le cavalier. L’enfant tomba. Cria. Le protecteur s’effondra dans un gémissement. Le cavalier s’échappa et revint à la charge, repoussa Éliane. Derrière, quatre sabots nouveaux firent voler la poupée en l’air. Un poids plume se débattit à coup de pieds et d’ongles, une jambe endolorie. Blaise couru vers l’homme couché et le prit dans ses bras et pleura.
Le regard de Danielle se perdit dans celui de sa mère sans pouvoir lui dire : « Au revoir et je t’aime ». L’enfant se débattit en vain.
Des hurlements. Chacun chercha à se protéger des coups de sabots, des jets de pierres, des jets de pommes, de tout vola, des coups de pistolets pour faire peur, des coups de n’importe quoi. La marée-chaussée absente, personne ne fut arrêté, beaucoup de pèlerins blessés légèrement par la rapidité de l’événement. Un homme perdit la vie en aidant Éliane, son cœur fragile avait lâché. Seuls les enfants furent visés et enlevés, que des petites filles. Des êtres humains couraient derrière les chevaux trop rapides.
Sur le sable, plus rien, même les chevaux ont disparus. Éliane crie et pleure. Éliane s’effondre. Son enfant a été kidnappé.

*
Disparition
– On a couru pendant une petite accalmie. Nous nous sommes réfugiées à la cave du couvent, derrière les tonneaux.
– Pôlette a plus rien vu. Ils avaient déjà pris les tonneaux.
Pôlette et Christiane avaient disparues le soir même. À la recherche de Danielle ?
Pourtant dans l’atmosphère régnait un paisible début de journée. En pénétrant dans le tunnel, les esprits demeurèrent frappés par l’énorme et brillante cloche qui sonnait toutes les trois secondes, et cette tonalité imperturbable escortée d’une lumière puissante.
Le rail des maux s’enfonce dans les ténèbres solitaire et obscur, juste ces lumières à intervalles réguliers. Les essences flottent sans bras ni jambes, seul un semblant vaporeux de deux orbites sans expressions. Un bien-être envahissant sans futur.
*
La mère supérieure psalmodie dans sa prière adressée au seigneur, à Pôlette et Christiane un :
« – Protégez-la. »

Pensée des Âmes Virtuelles
« Ne la cherchez pas, si les pensées voyagent d’une tête à l’autre, elle ne vous manquera pas. »