6-. Jour de Naissance

Danielle, l’enfant blessé
Naître Ici, dans le passé

« Bonjour petite chose. » Une voix maternelle vient de lui prêter attention, la petite s’étire doucement. Danielle vit principalement allongée dans un moïse aux côtés de sa mère… Sa liberté se limite à son panier d’osier, de tout côté ; encore de l’osier. Son paradis ? Quand ses yeux se dirigent sur les murs et le plafond. Vers la peinture sans cesse. Ses doigts et ses yeux relient les cieux, sur les fresques de Michael Angelo. Sa vie se déroule sur une toile tendue de couleur et d’or. Les chérubins l’accompagnent dans ses nouveaux jours, entre siestes et tétées et ses balbutiements.
Certains jours, elle perçoit au loin de la musique douce. Sa maman lui donne le sein. La lange et la câline, quand elle crie famine. Avec tendresse une fois repue, sa mère dépose l’enfant sur sa literie blanchâtre un peu rugueuse. Dans son chariot, couchée sur le dos, Danielle avance comme sur un fleuve. Doucement, l’aventurière accoste sur de nouveaux pans de mur peint. Les fresques figées sur le plafond lui sourient. Elle babille pendant des heures, les anges ne contestent pas et lui tournent autour. Les poupons lui tendent les bras, personnages grassouillets à peine vêtus, dans les jardins fleuris près des fontaines. Une femme chante quelques prières, elle ne la voit pas, l’écoute simplement. Le plafond imagé alimente son être et le bambin s’endort paisiblement dans ce cocon. À la fin de la journée, les peintures et les cieux bleus courent au-dessus de son panier. La magie s’en va. La voûte céleste se charge d’un dégradé de gris vaporeux. Des perles d’eau tombent sur son visage de chair, un tissu voile son panier. Il fait noir. C’est le soir, des bruits de chaîne tintinnabule et la voix d’un homme s’épanche :
« – Sœur Éliane ? Sœur Éliane. ».
L’enfant s’alanguit, rêvasse sur le prochain monde. Merveilleuse vie de château, pour quelques années encore.

 
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Et détenu là, adulte devenue, dans son rêve récurant

Dans son sommeil ; « Entre deux pages blanches ouvertes, sur l’herbe tendre au toucher, fraîche et verte comme à la naissance du printemps, deux pieds nus courent au milieu d’une rangée de peuplier d’Italie. Les troncs vacillent délicatement et les feuilles applaudissent sous la brise légère. Les nuages cotonneux passent blanc, ressemblent aux moutons apprivoisés dans un ciel bleu clair. Perdus dans l’empyrée des dieux, les moutons de Panurge nuageux s’accrochent aux branches longues des arbres dénudés. Moment de liberté infantile, un géant l’accompagne, son silence s’oublie au fond d’elle et résonne comme un besoin de franchise et de vérité. Danielle s’allonge. Elle rit, heureuse du privilège d’imaginer les cheveux du géant s’accrocher aux branches. Ses mains saisissent une poignée de pâturage odorant et les jettent aux moutons filants dans le firmament. Seule au monde avec le grand silencieux, au milieu de la nature, ils jouent, les cheveux noirs dans les yeux, le rire sonore. Le rêve demeure toujours présent sous l’ombre de ces arbres ondulants. La petite fille souriante écarte les bras et gambade dans le pré. Elle imite les danseurs dans ce paysage par une valse et tournoie à se saouler et à tomber. L’adulte élancé se baisse et la relève. Il lui frotte les genoux verdis et l’embrasse tendrement sur le front. L’enfant émerveillé et curieux flâne, déploie son rire léger et sa joie innocente tourne sur elle-même. Les yeux rivés vers le ciel, elle court après les nuages, chaque saut derrière les peupliers verts, elle cherche l’adulte et son regard froid, caricature son sourire en croisant son regard. Cette partie de magie avec dame Nature, l’intuition et la perception de ce passé si proche de la solitude réchauffent en elle un bonheur oublié, l’influence de ce jour chaleureux, égoïste de ce souvenir enfouit. Une bulle d’oxygène, une réminiscence dans ce noir univers cérébral. »
Une fois de plus pour se rassurer, Danielle feuillette l’encyclopédie des enfants abandonnés célèbres et commente sur un ton hardi:
« La femme succomba, elle fauta, la mère accoucha suivant la mythologie romaine, et jeta les jumeaux au Tibre ; Rémus et Romulus fondèrent une ville… et celui-ci ; pauvre bébé ; sa mère ne l’aimait pas tant que ça ; elle aurait pu accompagner son Moïse ; notre point commun un panier d’osier ; l’exil ; j’ai horreur de l’eau ; Il sauva un peuple ; et celui-là, a failli se faire dévorer par son père ; protégé par sa mère Gaïa ; la plus protectrice des mères. Kronos représente le temps, ce dont j’ai besoin ; Le Petit Poucet abandonné dans la forêt ; j’en ai des frissons dans le dos ; mon favori ; le petit dernier ; un soufre-douleur ; notre point commun ; la misère ; l’inculture familiale et ses chaussures ; Ils sont devenus des héros ; pour moi ; ce sont des martyrs ; il est si facile de s’en prendre aux enfants ; ces personnages de légende et de fiction symbolisent parfaitement l’image de l’Enfant intérieur ; des copains très proches ; un peu perdus de vue ; il y a, en nous tous ; un enfant brimé ; abandonné ; malmené ou réduit au mutisme par l’adulte devenu que nous sommes. Déjà de la maltraitance, si jeune avant l’âge de raison. Pourquoi ai-je encore fait ce rêve ? 
Danielle referme le livre, pensive, elle aussi sur les mêmes chemins noirs de l’abandon de l’être et de soi. Pourtant, tout avait si bien commencé. Naître ici et être détenu là, comment se libérer du passé ? Un chemin vers la lumière ?
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« Qui commande ici ? Je serai toujours le plus fort. Je règne sans partage. Admettre mon existence ? pfft ! Tournez la page. »

 
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