si l’on m’avait dit

Si l’on m’avait dit, petite, de ne pas manger de crotte de rongeur,
J’aurai apprécié les carottes à l’adolescence et les oreilles des menteurs,
Je croque la pomme, suce les carottes, le sourire au cœur,

Si l’on m’avait dit petite, une fleur vaut le charme des tétons,
Je ne serai pas reine des trottoirs à chatouiller discrètement les polissons,
Je n’échangerai pas leur parfum contre l’asphalte et le béton,

Si l’on m’avait dit, petite, le travail du corps nous conduit à la mort,
Je répliquerai que pour jouir, en toute franchise, les délices sont dans les ports,
Dans mon hôtel, un sac enflé d’or et une bourse subiront mon sort,

Si l’on m’avait dit que pour tout péché, il faudrait faire pénitence,
Je confirmerai, une vie de chair, à genoux, je connais mon cas de compétence,
Les mains jointes, les boutons se délassent en toute concupiscence.

Si l’on m’avait dit, simulacre et comĂ©die prĂ©disent les lauriers,
Le rĂ©el n’est plus possible dans le monde de la poĂ©sie, si c’Ă©tait sacré ?
Deviendrai-je quelqu’un d’autre dans la dissimulation dĂ©criĂ©e ?

La vie des ombres

La vie des ombres dans la lumière céleste, le soir, se dérobe,
Au matin, réveillée, sous les projecteurs, l’ombre renaît sous sa robe,
En pleine journée, sous le ciel pâle, l’ombre incolore s’endort,
Le corps enivré de soleil, l’ombre arrive la première sans effort…

Entre nous, mon ombre, la tienne tourne le dos, accrochée, un instant s’allonge,
Tous ensemble, Ă  quatre, Ă  deux dans l’ombre, de ce fait point de mensonge,
À la clarté des étoiles, les ombres se font discrètes, vacillantes, passe-partout,
Réservées sur les murs et les pavés, la vie des ombres enlacées s’y cloue,

Les ombres s’évadent sur la plaine, entre les branches nues, elles vacillent,
S’inventent des motifs, entre les projecteurs des ombres codicille,
La vie des ombres éphémères, elles ont pu jusqu’ici vivre et survivre,
Que de cœurs meurtris, d’ombres dévoyées, sans la lumière qui délivre,

Mes ombres de jeunesse fugaces, la nuit, se perdaient dans les méandres,
Aujourd’hui encore, en voyageur assoiffé, je l’épuise à la surprendre,
Mais la nuit et les jours d’hiver, l’ombre se repose dans les ténèbres,
Hélios rayonne et laisse les ombres dans l’ombre des ombres célèbre.