4-. Jour de Naissance

Danielle, l’enfant blessé
Naître Ici, dans le passé

« Bonjour petite chose. » Une voix maternelle vient de lui prêter attention, la petite s’étire doucement. Danielle vit principalement allongée dans un moïse aux côtés de sa mère… Sa liberté se limite à son panier d’osier, de tout côté ; encore de l’osier. Son paradis ? Quand ses yeux se dirigent sur les murs et le plafond. Vers la peinture sans cesse. Ses doigts et ses yeux relient les cieux, sur les fresques de Michael Angelo. Sa vie se déroule sur une toile tendue de couleur et d’or. Les chérubins l’accompagnent dans ses nouveaux jours, entre siestes et tétées et ses balbutiements.
Certains jours, elle perçoit au loin de la musique douce. Sa maman lui donne le sein. La lange et la câline, quand elle crie famine. Avec tendresse une fois repue, sa mère dépose l’enfant sur sa literie blanchâtre un peu rugueuse. Dans son chariot, couchée sur le dos, Danielle avance comme sur un fleuve. Doucement, l’aventurière accoste sur de nouveaux pans de mur peint. Les fresques figées sur le plafond lui sourient. Elle babille pendant des heures, les anges ne contestent pas et lui tournent autour. Les poupons lui tendent les bras, personnages grassouillets à peine vêtus, dans les jardins fleuris près des fontaines. Une femme chante quelques prières, elle ne la voit pas, l’écoute simplement. Le plafond imagé alimente son être et le bambin s’endort paisiblement dans ce cocon. À la fin de la journée, les peintures et les cieux bleus courent au-dessus de son panier. La magie s’en va. La voûte céleste se charge d’un dégradé de gris vaporeux. Des perles d’eau tombent sur son visage de chair, un tissu voile son panier. Il fait noir. C’est le soir, des bruits de chaîne tintinnabule et la voix d’un homme s’épanche :
« – Sœur Éliane ? Sœur Éliane. ».
L’enfant s’alanguit, rêvasse sur le prochain monde. Merveilleuse vie de château, pour quelques années encore.

 
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Et détenu là ; dans son rêve récurant

Dans son sommeil ; « Entre deux pages blanches ouvertes, sur l’herbe tendre au toucher, fraîche et verte comme à la naissance du printemps, deux pieds nus courent au milieu d’une rangée de peuplier d’Italie. Les troncs vacillent délicatement et les feuilles applaudissent sous la brise légère. Les nuages cotonneux passent blanc, ressemblent aux moutons apprivoisés dans un ciel bleu clair. Perdus dans l’empyrée des dieux, les moutons de Panurge nuageux s’accrochent aux branches longues des arbres dénudés. Moment de liberté infantile, un géant l’accompagne, son silence s’oublie au fond d’elle et résonne comme un besoin de franchise et de vérité. Danielle s’allonge. Elle rit, heureuse du privilège d’imaginer les cheveux du géant s’accrocher aux branches. Ses mains saisissent une poignée de pâturage odorant et les jettent aux moutons filants dans le firmament. Seule au monde avec le grand silencieux, au milieu de la nature, ils jouent, les cheveux noirs dans les yeux, le rire sonore. Le rêve demeure toujours présent sous l’ombre de ces arbres ondulants. La petite fille souriante écarte les bras et gambade dans le pré. Elle imite les danseurs dans ce paysage par une valse et tournoie à se saouler et à tomber. L’adulte élancé se baisse et la relève. Il lui frotte les genoux verdi et l’embrasse tendrement sur le front. L’enfant émerveillé et curieux flâne, déploie son rire léger et sa joie innocente tourne sur elle-même. Les yeux rivés vers le ciel, elle court après les nuages, chaque saut derrière les peupliers verts, elle cherche l’adulte et son regard froid, caricature son sourire en croisant son regard. Cette partie de magie avec dame Nature, l’intuition et la perception de ce passé si proche de la solitude réchauffent en elle un bonheur oublié, l’influence de ce jour chaleureux, égoïste de ce souvenir enfouit. Une bulle d’oxygène, une réminiscence dans ce noir univers cérébral. »
Une fois de plus pour se rassurer, Danielle feuillette l’encyclopédie des enfants abandonnés célèbres et commente :
« La femme succomba, elle fauta, la mère accoucha suivant la mythologie romaine, et jeta les jumeaux au Tibre. Rémus et Romulus fondèrent une ville… Et celui-ci ; pauvre bébé ; sa mère ne l’aimait pas tant que ça ; elle aurait pu accompagner son Moïse, notre point commun un panier d’osier, l’exil. J’ai horreur de l’eau. Il sauva un peuple. Et celui-là, a failli se faire dévorer par son père, protégé par sa mère Gaïa, la plus protectrice des mères, Kronos représente le temps, ce dont j’ai besoin. Le Petit Poucet abandonné dans la forêt, mon favori, le petit dernier, un soufre-douleur, notre point commun, la misère, l’inculture familiale et ses chaussures. Ils sont devenus des héros, pour moi, ce sont des martyrs. Il est si facile de s’en prendre aux enfants. Ces personnages de légende et de fiction symbolisent parfaitement l’image de l’Enfant intérieur. Des copains très proches, un peu perdus de vue. Il y a, en nous tous, un enfant brimé, abandonné, malmené ou réduit au mutisme par l’adulte devenu, que nous sommes. Déjà de la maltraitance, si jeune avant l’âge de raison. Pourquoi ai-je encore fait ce rêve ? »
Danielle referme le livre, pensive, elle aussi sur les mêmes chemins noirs de l’abandon de l’être et de soi. Pourtant, tout avait si bien commencé. Naître ici et être détenu là, comment se libérer du passé ? Un chemin vers la lumière ?
Qui commande ici ?

 
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3-. Une histoire qui risque de durer si elle commence un jour…

Dans le passé d’Éliane.102.b
Révéler des histoires, s’accrocher à la vie, la peur, les cris de chacun d’entre nous, les idées semblent s’emmêler et s’échappent :
« Quand pourrai-je sortir d’ici ?
– À la majorité….vingt et un ans… ou le mariage, mais qui voudrait d’une voleuse ? Rétorqua la bonne-sœur.
– Alors, je vais mourir ici. Mes parents tirent les ficelles.
– Ils ont payé ma petite Éliane, nous devons vous remettre sur le droit chemin. »
Elle, assise sur le bord du lit, sa petite valise à côté d’un uniforme, dans un dortoir aux lits en fer bien alignés et aux voilages en semi-liberté, délaissés à l’intimité du vent. Les larmes sur le visage parce qu’elle a la trouille. C’est Éliane.
Arrivée dans l’établissement « La Bonne Bergère » en plein milieu de la journée, parce qu’elle a été jugée, déportée, placée ici pour vol. Elle n’a pas volé, juste emprunté des billets dans le tiroir-caisse de la boulange de ses parents. Pour la deuxième fois, soi-disant, une ou deux fois, elle s’en fout ! Éliane veut rentrer chez elle. Elle a froid, brisée, rejetée, ici, elle sera oubliée.
« Demandez pardon à votre seigneur, récitez vos prières, habillez-vous et rangez vos affaires.
– Oui, ma Sœur. Marmonne-t-elle » La religieuse s’en va.
Le regard perdu, dans le silence de ce dortoir, elle pleure à chaudes larmes son enfermement.
« Papa, maman, pourquoi dans cette prison ? Que vous ai-je fait ? Quand reverrai-je mes frères et mes sœurs ? »
Elle défait sa valise, range le peu de vêtements dans les tiroirs et avant de dissimuler son journal intime, son seul trésor, elle le caresse. Elle ouvre une page au hasard, écrit sa colère en gros :« Maman ne m’aime pas ». Elle parcourt la page des yeux. Une pluie salée tombe sur le feuillet, avant de le cacher entre ses vêtements.
L’angoisse profonde d’un cœur arraché, en son épicentre, une excavation énorme, rouge écarlate brûlante, la douleur ravive les larmes.
Tout se passait bien, le souffle sur la plume en l’air, légère, virevoltait dans la fraîcheur de l’innocence. Soudain, elle tombe comme plume de plomb. Un conte de fées qui tourne au cauchemar.
La vérité se tisse, se forme et décide du destin de chacun. Son chemin s’écarte de celui de maman. L’endroit est triste et austère. Il ne ressemble à rien, vide de chaleur par le froid et l’humidité des lieux. Un goutte-à-goutte résonne dans le loin. Une envie de disparaître, de mourir, de périr au fond de l’eau. Elle se noie simplement dans ses larmes.
Elle rêvait d’un monde imaginaire où elle serait elle : unique, aimée et sûrement jolie.
« Papa, toi que j’aime par-dessus tout, pourquoi me punir ainsi ? » Elle se couche en position fœtale. Elle mouille l’oreiller de ses larmes, ses yeux se ferment. Les pans des rideaux qui se balancent au vent, ignorent la détresse d’Éliane. Elle pleure.
Un jour, un mois, une année du calendrier, un âge de fleur sauvage de l’adolescence à seize ans emprisonnés, un printemps qui commence et s’achèvera derrière ces hauts murs de pierre.
Éliane n’entend plus ses hurlements quand elle s’arrache de ses parents. Elle se calme. Pas une larme des siens, ses avant-bras posés sur le visage, elle rumine son chemin de vie passé. Dans la cour, elle perçoit les voix des autres filles cloîtrées elles aussi. Elle ferme les yeux, revoit les images du procès, sa colère jaillir à la tombée du verdict. Elle perle des larmes qu’aspire le rugueux des draps de lin en silence.
Parfois, elle hurle entre ces remparts de pierres aux vitres immenses. L’écho revient, prisonnier, seul et froid. Le sommeil l’emporte vers sa liberté…
Elle se réveille légèrement apaisée, le regard perdu sur les branches dénudées, des bourgeons à peine éclos pointent vers un ciel perçant les hauts murs. Un corbeau chante sa liberté, son cœur se serre. Il croasse la bonne ou la mauvaise parole ? Le messager des ténèbres, que vient-il colporter ?
Que le quatrième printemps vient de s’écouler. Éliane a vingt ans.

 
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Le sort s’acharne
Le futur est construit de notre passé, sans lui, nous ne serions pas là. Ce moment précis de la vie. Ici. Un luxe à savourer, quand une épine vient se glisser dans la quête du bonheur. Un bouleversement qui pourrait donner un nouveau sens à la vie.
Le temps fait des miracles, les histoires de pirates aussi, trois-mâts pourpres sur l’horizon s’éloignent. Les enlèvements de jeunes filles dans les pensionnats destinés au bon vouloir des ravisseurs ; chair fraîche de pucelle réservée aux riches pourvoyeurs ou une opportunité de s’échapper du couvent. Attention ! Certaines victimes n’attendent que cela, s’enfuir. Ce fut le début des nouvelles aventures.
Aaaah Mademoiselle Éliane ! Vous étiez destinée à devenir nonne, par le choix de vos parents. Le sort en décida autrement, l’enthousiasme des pirates devant de si jolies robes, vous condamna par le viol dans votre institution. Engrossée, vous fûtes abandonnée, déshonorée, cloîtrée pour le reste de votre vie. La porte de votre futur s’emmurait brutalement. Les portes massives en bois détonnèrent et les gonds d’acier grincèrent en se refermant sur votre avenir. Pourtant quelques années plus tard, le sort s’acharnait encore contre vous.

Et l’histoire va durer
Votre passé dans ce couvent à choyer vos petites princesses à les couvrir d’amour, de savoir-vivre, de connaissances, vous donnait une raison d’exister. Vous les aviez regardées, impuissante, devant l’évidence de l’enlèvement, les bras au ciel, sans pouvoir les atteindre. Vos filles firent de ce jour de malheur, un jour somme toute de bonheur. En quittant le couvent, elles devenaient libres et prisonnières encore. Votre chagrin et vos prières, des lunes sans sommeil à pleurer vos chairs ôtées, jusqu’à votre mort. Ces regards suppliants et ses petites mains tendues, dans ses bras accrocheurs autour de leurs petites tailles, les jambes battantes contre des cuisses puissantes. Votre impuissance devant le mal. Vos cauchemars, vous ont poursuivi encore quelques années, avant de vous laisser sombrer dans le désespoir de revoir vos bâtardes. Vos petites joies à travers la vie de vos enfants, flottaient dans les allées des jardins. Les années se succédaient après chaque chute de feuilles végétales et les printemps verts s’envolaient avec les pétales des fleurs blanches, jusqu’à ce jour funeste. Vos rejetons, d’une dizaine d’années à peine, vos anges maigrichons, se sont débattus dans un tumulte de bras et de jambes, de pieds, de mains et de bouche. Les fantômes des trois-mâts pourpres qui jaillissaient sur l’horizon ce matin-là, apportaient la terreur une seconde fois.
Ils étaient repartis dans un futur, là où le présent s’était perdu. Sur l’horizon rougeoyant, se découpait l’ombre des trois-mâts, à l’intérieur planaient la peur et le désir d’aventure.
Sur le rivage, la solitude envahissait tout le paysage alentour.
Vos filles quittaient votre giron pour un temps indéterminé. Dans leurs esprits, une vague vous prit entre ses bras et vous emporta dans l’océan, comme il noie le soleil le soir.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, sans existence, sans patience, sans espoir….
Éliane implorait le vent de lui rapporter ses filles avec la prochaine marée, mais les vagues sur le sable déposaient que des algues et des crustacés morts. Où trouver le courage et la force de vivre dans le cœur d’une mère meurtrie ? Chaque jour que Dieu fit l’océan calme, entre un ciel d’espoir et un coucher de soleil chaleureux, une femme priait à genoux sur le sable avant la nuit, des étincelles sur les flots, les pas errants sur le sable mouillé. Dans un sens, puis dans l’autre, le grand océan était là-devant elle. Il l’invitait à danser avec chaque vague en effleurant ses pieds. Elle s’était réfugiée dans un cercle de galet bien lisse fleuri de coquillage mort. De temps en temps, l’océan s’amusait à la recouvrir. Son bruit blanc finissait par l’endormir, Éliane attendait patiemment le moment où elle sentirait sa chaleur, où l’océan viendrait poser ses lèvres salées sur les siennes. Il finissait toujours par défaire son lit de sable aux bordures de coquillages et de galets. Éliane le quittait chaque soir et il l’attendait chaque matin, de temps à autre l’océan se mettait en colère. Et puis un jour, Éliane s’offrit à lui et ne revint plus. L’océan l’emporta avec son chagrin… 
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Les souvenirs ancrés des batailles, entre les pages du livre de Danielle, des feuilles pliées en quatre, gardées précieusement cette histoire. Je ne peux pas me mettre à la place de cette femme, m’imaginer perdre…une page. Sortons de ce cauchemar. Tournons la feuille sombre du passé.
 
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Laissant les pensées philosophiques aux Âmes Virtuelles:

 
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2-. Dani-Sans-Ailes

Danielle signe une décharge hospitalière. Yeux cernés, cheveux défaits, elle sourit.
« – Venez? » Il resta un moment silencieux, attendant sa réponse. Comprenant cet appel, elle lui tendit la main. 
 
DANI SANS AILE
Depuis que je suis tout petit, je suis comme un livre doré avec des enluminures de couleurs, une jolie reliure assemblée avec du cuir. Sur une étagère, c’est ma place et de temps en temps, on me déménage par ici, on me dépoussière, on me hiérarchise par là. Avec le temps, le cœur durcit comme le cuir, le livre chut sur le plancher poussiéreux. En trois mots : je suis tombé. Les mots consignés à l’intérieur s’envolent dans le balancement de l’air.
Éole souffle les pages dans un sens ou dans l’autre. Tout y est ! Un regard sur la vie, un délire sur un bateau ivre, une histoire d’amour d’Ici et Maintenant, une histoire d’Ailleurs et d’Avant, un soupçon d’imaginaire débordant, et bien, à côtoyer les résidents de la bibliothèque, je suis devenu expert avec les jeux de mots. Un grand ami, le dictionnaire a fait toute mon éducation. Tous les philosophes, tous les grands écrivains sont devenus un jeu de sept familles en quelque sorte. Grande est mon ascendance qui m’escorte.
L’Âme abandonnée sur l’étagère depuis des années, le jour et la nuit, j’espionne la vie de ses habitants. Je suis : Dani-Sans-Ailes, l’enfant intérieur, l’enfant blessé, le narrateur.
Je vous ouvre le Livre. Je vous ouvre le monde.

 
Comment, un livre peut-il avoir une âme ?
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